Joë Bousquet eut « la colonne vertébrale proprement pincée » par une balle allemande, le 27 mai 1918. À vingt ans il entrait dans une existence immobile, où le temps et l’espace ne permettaient plus de distinguer le rêve de la veille, faute de points de repère.
Non sans hostilité la vie et la mort cohabitèrent dans son corps durant trente-deux années qu’il employa à restaurer sa vie ruinée. En homme d’Oc persuadé que l’Absolu pour l’intelligence est double en ses avenues, Joë Bousquet se rendit compte que si la pensée apparaît communément comme le produit du temps, de l’espace et des causes, « temps, espace et causes peuvent aussi bien être regardés comme des produits de la pensée ».
Fort de cette découverte, il entreprit de « naturaliser sa blessure », c’est-à-dire de l’intégrer à sa vie en sorte qu’elle y prît le caractère de la nécessité. À cet effet, il fallait un outil, un outil disponible de toute urgence : Joë Bousquet eut recours au langage, à la parole, à l’écriture. Ainsi commença Mystique, œuvre posthume, et peut-être la plus importante que nous ait laissée l’étrange blessé de Carcassonne.
Mystique éclaire d’un jour puissant l’activité d’un écrivain dont l’unique préoccupation littéraire fut de retirer ce qu’il y a d’éphémère dans l’énoncé de vérités accidentelles, bref « de rendre la vérité inoubliable ». Et c’est seulement sous cet angle que Joë Bousquet entendait être considéré comme un poète : il se déclarait volontiers « poète par raccroc », moins « grand poète » que « très poète ».
Xavier Bordes