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Arnaud Laster, éditeur de Claude Gueux de Victor Hugo dans la collection Folio classique

Claude Gueux

Découvrez l'interview d'Arnaud Laster, dont l'édition de «Claude Gueux» de Victor Hugo, dans la collection Folio classique, est désormais accessible à 2 €.



1) En quoi ce récit de Victor Hugo est-il le reflet de la société de l’époque ?

Arnaud Laster : Il raconte l’histoire d’un ouvrier qui n’est pas passé par l’école car, à l’époque, l’enseignement n’est pas obligatoire et qui, comme une large majorité de Français d’alors, ne sait pas lire. Il ne dispose d’aucune protection sociale et lorsque le travail vient à manquer, il n’a plus aucune ressource. La façon dont Hugo présente le couple que Claude forme avec une jeune femme et leur enfant témoigne du caractère probablement choquant d’une union hors mariage pour une grande partie de ses lecteurs bourgeois ou catholiques. Les italiques qu’il utilise pour signaler que Claude appelait celle qui avait partagé sa vie, sans qu’il l’ait épousée, sa femme attestent l’incongruité d’une telle dénomination aux yeux de beaucoup et notamment du directeur des ateliers. Hugo nous montre M. D. si incapable de concevoir l’attachement de Claude à celle qui n’est pour le directeur qu’une « maîtresse » que la cruauté d’apprendre au malheureux qu’elle «s’était faite fille publique» est de sa part tout à fait inconsciente.

2) Comment l’auteur construit-il son récit autour du fait divers ?

A. L. : Le fait divers est un «événement sans portée générale qui appartient à la vie quotidienne» selon le Petit Larousse et, au pluriel, une «rubrique de presse comportant des informations sans portée générale relatives à des faits quotidiens (accidents, crimes, etc.)». Le fait divers autour duquel Hugo construit son récit pourrait se formuler ainsi : «Un détenu a assassiné le directeur des ateliers de la prison de Clairvaux». L’organe de presse qu’il cite en référence dans son manuscrit, la Gazette des tribunaux, ne se contente pas de rapporter ce genre d’informations mais traite des affaires qui passent devant les tribunaux. En l’occurrence, Claude Gueux est pour elle d’abord un accusé et un criminel dangereux. Hugo procède tout autrement. Il le présente en faisant état de sa profession, de sa compagne et de leur enfant, de ses capacités, de son manque d’instruction, des circonstances de son premier délit ; puis il évoque son incarcération, la personnalité du directeur des ateliers, l’ascendant de Claude sur les autres détenus, ses besoins de nourriture, l’amitié généreuse d’Albin, la décision qui l’en prive, l’ultimatum adressé au directeur. Et, après le meurtre, le procès et l’exécution, il tire toutes les leçons de cette histoire et confère la portée la plus forte à ce qui aurait pu n’être qu’un fait divers.

3) Claude Gueux, Jean Valjean, Gwynplaine : en quoi ces trois personnages sont-ils des victimes de la société ?

A. L. : On retrouve dans le premier délit de Jean Valjean les mêmes causes que celles qui ont motivé le premier vol de Claude Gueux, et Hugo le souligne lui-même : chômage, dénuement, volonté de venir en aide à ses proches, sanctionnés par une condamnation exorbitante ; à quoi s’ajoute une réinsertion rendue presque impossible par l’obligation de déclarer ses antécédents judiciaires. Gwynplaine, fils d’un proscrit, a été secrètement vendu par ordre du roi à des trafiquants d’enfants, spécialisés dans la fabrication de bouffons et de monstres à exhiber : ils l'opèrent pour imprimer à son visage un rire perpétuel ; il devient «l’Homme qui Rit». Allégorie de l’exploitation dont sont victimes les opprimés et que dévoile le discours de Gwynplaine à la Chambre des Lords : «Je représente l’humanité telle que ses maîtres l’ont faite. L’homme est un mutilé».

4) Le manichéisme des personnages hugoliens (Claude Gueux vs Monsieur D.) ne risque-t-il pas de desservir le message de l’auteur ?

A. L. : Il faut d’abord s’entendre sur la définition du manichéisme ; je l’emprunte au Petit Larousse : «conception qui divise toute chose en deux parties dont l’une est considérée tout entière avec faveur et l’autre rejetée sans nuance». Permettez-moi ensuite de vous faire remarquer que la question pose comme un fait le manichéisme des personnages hugoliens, ce qui pourrait bien être une idée reçue, si elle vise bien l’auteur et non, comme on pourrait aussi l’interpréter, ses personnages (dans cette dernière hypothèse, soit dit en passant, ce serait plus le cas du directeur que celui de Claude). Je fais remarquer, dans ma préface, que Hugo brouille, au contraire, le manichéisme qui présidait à la présentation initiale de Claude par la Gazette des tribunaux : criminel invétéré – deux fois détenu antérieurement à Clairvaux pour «crime» (elle ne précise pas lequel) et déjà responsable d’une tentative d’assassinat de son « malheureux gardien » –, nourrissant «depuis longtemps» une «haine profonde» (que l’on dirait irrationnelle) contre le gardien en chef. Hugo, il est vrai, adopte plutôt le point de vue de la défense, voire de Claude lui-même, mais il ne reprend pas un élément particulièrement propre à susciter la compassion des lecteurs : son dévouement à son père. Le portrait qu’il donne de M.D. est, certes, défavorable mais ne manque pas de nuances : «bon compagnon, […] bon mari, bon père», jovial, capable de discerner en Claude un bon ouvrier et le traitant bien, dans un premier temps au moins. Mais Hugo excelle à la mise en lumière de ce qui se cache de bon ou de mauvais derrière les apparences.

5) Comment l’œuvre de Victor Hugo nous invite-t-elle à nous interroger sur les causes des mauvaises actions que l’homme peut commettre ?

A. L. : Le chômage et le dénuement qui s’ensuit pour Claude et ses proches sont directement à l’origine de son premier délit, un vol. Hugo laisse entendre ainsi que la société devrait assurer un travail à chacun et, à défaut, une assistance : exigences de «prévoyance sociale» qu’il posera explicitement, en tant que député, dans un discours sur la misère en 1849. La peine qui est infligée à Claude est disproportionnée. L’arbitraire qui caractérise la décision du directeur de séparer Claude d’Albin, l’humiliation qu’il lui fait subir en le tutoyant comme un chien et en refusant d’écouter sa supplication achèvent de le pousser au meurtre. Hugo milite ainsi pour une meilleure prise en compte des circonstances atténuantes et pour que les prisonniers, comme plus tard les forçats tel Jean Valjean, soient considérés comme des êtres humains et non comme des numéros, livrés au bon plaisir d’un garde-chiourme. Il signale l’oubli, à son époque, de la provocation morale qu’a pu subir l’accusé parmi les circonstances atténuantes.

6) Vous affirmez dans votre préface que « l’éducation ne suffit pas à assurer l’émancipation des individus et le progrès général ». De nos jours, que doit-on attendre de l’enseignement ?

A. L. : Je l’ai fait observer à partir des exemples, postérieurs dans l’œuvre et la réflexion de Hugo, de Ruy Blas, qui a reçu une éducation très poussée, et de Jean Valjean, qui a appris à lire, écrire et compter au bagne. J’ai voulu éviter une simplification courante de la pensée de Hugo, qui consiste à lui faire soutenir que l’éducation est la panacée, et que l’on résume par la citation d’une formule qu’on lui attribue alors qu’elle est introuvable telle quelle dans son œuvre : «Ouvrir une école, c’est fermer une prison». L’éducation est bien selon lui une condition nécessaire à l’émancipation des individus et au progrès général mais pas une condition suffisante. Vous me demandez ce que l’on doit attendre de nos jours de l’enseignement. Je vous donnerai ma réponse personnelle mais j’estime qu’elle s’inscrit en grande partie à la suite des revendications posées par Hugo. L’enseignement doit être une obligation pour éviter l’exploitation des enfants ; l’école doit accueillir gratuitement tous les enfants et adolescents, les instruire en leur donnant la maîtrise de la langue parlée et écrite du pays où ils vivent, les connaissances historiques et scientifiques nécessaires à la compréhension du monde, une culture littéraire et artistique qui leur permette d’accéder au plaisir que procurent les œuvres du patrimoine, une formation à la citoyenneté qui leur donne les moyens de se forger des opinions et de les exprimer, une initiation aux philosophies et aux religions, qui développe leur sens critique et laisse chacun libre de croire ou de ne pas croire, d’adopter un culte ou de se construire une foi ou une morale personnelle – d’où l’exigence d’un enseignement laïque.

7) De nombreux hommes politiques citent Victor Hugo dans leurs discours. Finalement, son combat est-il toujours d’actualité ?

Il ne suffit pas de citer Victor Hugo pour s’inscrire dans la ligne de ses combats. Victor Hugo a considérablement évolué dans son rapport aux questions sociales et politiques. C’est à partir de 1850 que ses actes et paroles peuvent être tenus pour exemplaires et servir de référence. Dans ses déclarations antérieures, il faut faire la part de ce qu’il ne dira plus ultérieurement et de ce qui porte déjà en germe ses opinions et prises de position futures. En n’en tenant pas compte, sciemment ou non, on peut le «récupérer», comme on dit aujourd’hui, et l’enrôler derrière des bannières que, sa pensée étant arrivée à maturité, il aurait refusé de suivre. Sous cette réserve, oui, les combats que Hugo a menés de 1850 à sa mort sont indéniablement d’actualité. La misère est encore présente, l’égalité des hommes et des femmes pas encore totale.

8) Vous citez un extrait de la préface d’Hernani dans laquelle Victor Hugo défend la liberté dans l’art et dans la société. Il y a eu la bataille d’Hernani. Aujourd’hui, peut-on parler de bataille de Charlie ?

A. L. : La bataille d’Hernani a opposé les défenseurs des règles et des hiérarchies aux partisans de la liberté dans l’art et dans la société. Les journalistes et caricaturistes de Charlie Hebdo ont été attaqués et massacrés parce qu’ils étaient jugés irrespectueux à l’égard de celui que leurs assassins tenaient pour un prophète sacré. Ce n’est pas sans rapport avec les enjeux de la bataille d’Hernani. La censure a traqué dans le texte de la pièce tout ce qui pouvait paraître blasphématoire et a exigé « le retranchement du nom de Jésus partout où il se trouve » et le changement du vers où Hernani s’écrie : «Crois-tu donc que les rois, à moi, me sont sacrés !». Hugo a même été menacé physiquement – «Si tu ne retires pas ta sale pièce dans les vingt-quatre heures, nous te ferons passer le goût du pain» – mais, même s’il y a eu des coups de poing à l’intérieur de la salle du Théâtre-Français, qui ont nécessité l’intervention de la police et entraîné des arrestations, il n’y a pas eu, semble-t-il, de morts ni même de blessés graves. Et la bataille a opposé deux camps de force à peu près équivalente. La tuerie de Charlie Hebdo a été exécutée par un commando de terroristes et a suscité une horreur très largement partagée, comme l’a prouvé l’immense manifestation qui a suivi. Le fanatisme meurtrier n’a pas trouvé dans notre pays de soutiens affirmés. Si bataille il y a, elle se situe à une échelle plus vaste, entre les défenseurs des libertés de pensée et d’expression et ceux qui ne les tolèrent pas.

9) Claude Gueux est emprisonné car il a volé pour subvenir aux besoins de sa famille. De nos jours, des employés de grandes surfaces sont licenciés pour avoir récupéré des denrées jetées à la poubelle. Notre société a-t-elle besoin d’un nouveau Victor Hugo pour amorcer une prise de conscience ?

A. L. : Difficile de trouver un nouveau Victor Hugo mais on peut s’inspirer de son œuvre et de ses combats pour prendre conscience des maux de la société et faire partager cette prise de conscience, ainsi que pour réfléchir aux remèdes possibles, aux actions qui seraient à mener, aux lois qu’il conviendrait de voter pour mettre fin à la misère et aux situations de détresse matérielle encore si fréquentes dans notre société.

Arnaud Laster est universitaire et préside la Société des Amis de Victor Hugo.

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