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Laurent Canérot

Zazie dans le métro

Au programme du Bac L 2013, «Zazie dans le métro», de Raymond Queneau, vient de paraître à nouveau dans la collection Folioplus classiques avec un nouveau chapitre consacré à l'analyse du film de Louis Malle, signé Laurent Canérot, enseignant. Découvrir toutes les réponses de ce dernier à vos nombreuses questions.



L'interview

Quelle réception a connu le film ? Était-ce, dans l'esprit de Louis Malle, un film grand public? (Yann L., Port Louis)

Le film n'a pas connu un grand succès et n'a pas été un aussi grand échec que le dit Louis Malle, dans les Conversations avec Philip French : «ce fut un bide monumental. On ne s'en souvient pas, parce que c'est devenu une sorte de film culte. De tous les films que j'ai faits pendant cette période, c'est le seul qui se déroule entièrement à Paris, et pour certains, c'est presque un film de référence. J'avais eu de très bonnes critiques. Sa sortie avait fait beaucoup de bruit ; la première semaine, nous avons battu tous les records d'entrées. Et puis, pratiquement plus rien. Le public était déconcerté et ne savait comment réagir. Sauf à Paris, ça a été un désastre.» Et il ajoute un peu plus loin : «Zazie était sorti depuis environ deux mois et c'était un four monumental. Je n'étais pas vraiment catastrophé, car je m'y attendais.»

Ces propos sont à nuancer. Le film a en fait amené 850.000 spectateurs dans les salles, ce qui n'est pas exactement le «bide monumental» dont parle Louis Malle. Il me semble que cette manière de présenter, 33 ans plus tard, la sortie du film comme un «échec monumental» révèle l'affection particulière que Louis Malle a pour son film - certainement pour tous ses films, mais particulièrement pour Zazie. Et il y a sans doute une espèce de satisfaction chez lui lorsqu'il dit que Zazie est devenu une «sorte de film culte.»

Dans le même entretien avec Philip French, Louis Malle dit : «dans un sens, ce film que j'ai tiré d'un livre et que je considérais comme un exercice s'est révélé être incroyablement personnel. J'y ai trouvé ce qui, dans l'avenir, allait devenir mes thèmes et mes préoccupations essentiels. Évidemment, dans sa forme, Zazie va très loin. J'y suis allé un peu fort !». Zazie n'est pas un film grand public, même si l'affiche de 1960 et le titre de l'œuvre promettent pour beaucoup un film pour enfants. C'est un film agressif, comme l'est le roman, et Louis Malle avait évidemment conscience de cette agressivité, notamment sur le plan politique. Je pense qu'il avait espéré, comme Queneau, que la structure narrative et la présence d'une enfant dans le rôle-titre pourraient faire passer le film pour un film grand public, mais que cette illusion ne durerait pas. C'est exactement ce qui s'est passé. De la même façon, dans Viva Maria, qui date de 1965, Louis Malle emploie les deux grandes stars cinématographiques de l'époque - Bardot et Moreau - dans un film a priori grand public mais qui laisse une drôle d'impression de provocation anarchique.

En quoi l’adaptation de Louis Malle est-elle fidèle au roman de Queneau ? (Yann L., Port Louis)

Pour plus de précisions, je ne peux que vous renvoyer aux pp. 303-318 de l'édition Folioplus classiques. Mais on peut dire rapidement que l'adaptation de Louis Malle est doublement fidèle au roman ; tout d'abord, et en surface, parce qu'elle en conserve la trame narrative, les personnages, les lieux, le temps de l'action et beaucoup de dialogues, notamment les plus célèbres répliques («mon cul...», «Tu as oublié ton rouge à lèvres», «j'ai vieilli...»).

Ensuite, plus profondément, le film joue avec les codes du récit cinématographique comme le roman de Queneau jouait avec les codes du roman réaliste. Louis Malle en avait conscience et c'est même en partie ce goût du défi qui l'a poussé à adapter le roman : «Je trouvais que le pari qui consistait à adapter Zazie à l'écran me donnerait l'occasion d'explorer le langage cinématographique. C'était une œuvre brillante, un inventaire de toutes les techniques littéraires, avec aussi, bien sûr, de nombreux pastiches. C'était comme de jouer avec la littérature et je m'étais dit que ce serait intéressant d'essayer d'en faire autant avec le langage cinématographique.»

Là est peut-être le véritable enjeu de l'adaptation : ce qu'a essayé de faire Louis Malle, me semble-t-il, c'est un film qui révèle l'artifice de l'illusion réaliste au cinéma, à travers l'emploi de procédés de trucages (accélérés, trucages par arrêt caméra), de mixage (post synchronisation du son, déformation des voix, mise en valeur des accents des acteurs, diversité de références musicales), le recours à des pastiches cinématographiques (le dessin animé, les films burlesques, La Dolce Vita de Fellini ou les films de Tati). Là est sans doute le véritable sens du travail de transposition - ou d'adaptation - de Louis Malle. A l'arrivée, dans le film comme dans le roman, c'est une certaine mise en ordre du monde par les procédés en apparence transparents ou réalistes de l'écriture ou des images qui se trouve profondément remise en question, avec tout ce que cela implique de conséquences poétiques et évidemment politiques.

Quel éclairage particulier l'adaptation filmique apporte-t-elle au personnage de Zazie ? (Rebecca P., Dompierre les Ormes)

Le personnage de Zazie est rajeuni dans le film par rapport au roman. Louis Malle a fait ce choix de façon consciente, de façon, comme il le dit, à éviter au personnage «tout côté Lolita.» On peut interpréter ce choix de plusieurs façons. Tout d'abord - et c'est une des caractéristiques souvent mal comprises des adaptations cinématographiques de romans -, le passage à l'écran nécessite un adoucissement des violences explicites ou implicites présentes dans le texte littéraire. Il n'est pas vrai que les films soient plus violents que les romans - c'est la plupart du temps le contraire. En l'occurrence, Louis Malle et son scénariste Jean-Paul Rappeneau, en rajeunissant Zazie, ont supprimé beaucoup d'allusions scabreuses à la sexualité et à l'inceste.

En même temps, ils ont accentué le conflit entre les adultes et l'enfant, et Louis Malle y insiste souvent dans ses conversations avec Philip French, ou dans ses interviews : «Zazie est une gamine turbulente, qui dit des gros mots et qui conteste tout ce qu'on lui dit de faire. Elle terrorise les adultes, ce qui est très gai. » Pour Malle, le monde des adultes est caractérisé par le recours aux mensonges, pas obligatoirement de façon consciente - les adultes sont plutôt incapables de dire la vérité, et cela tient sans doute plus au langage qu'à la psychologie. Mais je crois vraiment que l'enjeu principal est à chercher du côté provocateur du film ; pour une analyse plus précise, je vous invite à lire les pp. 313-318 de l'édition Folioplus classiques.

Quelle est la place de l’œuvre Zazie dans le métro dans la carrière littéraire de Raymond Queneau ? (Céline M.-N., Grasse)

Je ne peux que vous renvoyer au dossier de l'édition Folioplus classiques, notamment aux pages 272 à 280, qui retracent et analysent la production littéraire, très diversifiée, de Queneau. Mais je crois que Zazie dans le métro occupe dans cette œuvre une place particulière du fait de son grand succès. Si Louis Malle a adapté le roman au cinéma, c'est en partie - et peut-être en grande partie - parce que ce roman paru un an plus tôt a été un véritable best-seller.

Avec les Exercices de Style, Zazie dans le métro est certainement l'ouvrage par lequel il est le plus aisé de rentrer dans l'univers de Queneau et de découvrir les enjeux non seulement poétiques, mais aussi politiques de son œuvre. Pour ma part, j'aime beaucoup Loin de Rueil, un roman étrange, très proche, mais de façon paradoxale, de la rêverie cinématographique.

Quelle est l'importance de cette œuvre dans l'histoire de la littérature ? En quoi marque-t-elle une rupture ? (Solenn I.-A., Lorient)

Je ne crois pas que Zazie dans le métro constitue une rupture dans l'histoire littéraire - et je ne suis même pas sûr qu'il y ait vraiment des ruptures dans cette histoire. En revanche, il est sûr que Zazie dans le métro est une œuvre intéressante, notamment parce que, grâce à son succès, elle a permis - et permet encore - à un large public de prendre conscience des enjeux de la modernité littéraire.

Dans l'édition Folioplus classiques, Laurent Fourcaut remet précisément le roman dans une perspective de l'histoire littéraire (pp.209-221). Pour ma part, je pense que, si on veut parler de rupture, il faut plutôt évoquer Céline, Beckett, ou Claude Simon. Mais à travers Zazie dans le métro, on peut accéder à ce qui me semble être le grand enjeu littéraire de la deuxième moitié du XXème siècle, l'étrangeté par rapport à la langue - langue orale pour Céline, langue étrangère pour Beckett - dont Zazie dans le métro présente, sur le plan narratif, thématique, et poétique, un exemple très remarquable.

Peut-on dire que Zazie dans le métro est l'œuvre idéale à adapter en BD, dessin animé ou film ? (Christophe D., Lunéville)

Ce n'est peut-être pas l'œuvre idéale : peut-être que L'Iliade, ou Macbeth, ou encore La Guerre des mondes sont des œuvres plus intéressantes, ou plus spectaculaires, à adapter ! Mais c'est un roman qui a pour lui d'être célèbre, de proposer une unité de lieu et de temps efficaces, et un conflit radical entre le monde des adultes et le monde de l'enfance. En ce sens, on peut tirer à loisir de cette adaptation des effets comiques - notamment burlesques - ou dramatiques très réussis. Enfin, le titre du roman est vraiment excellent: Zazie dans le métro est un titre qui, sans même connaître le roman de Queneau, engage déjà la rêverie.

Que pensez-vous de la version audio de Zazie dans le métro (collection Écoutez lire) avec Patrick Topaloff et Camille Donda ? Et de l'adaptation en bande dessinée de Clément Oubrerie (collection Fétiche). Quelles complémentarités avec les autres œuvres ? (Sylvie B., Le Plessis Trévise)

Je pense que le grand mérite de la version audio de Zazie dans le métro est de faire apparaître la méchanceté satirique des dialogues du roman et le travail virtuose de variation dans la mise en scène romanesque des dialogues, à travers la diversité et l'humour qui s'attachent à l'emploi des incises. Mais cette version, qui reprend le texte intégral du roman, s'adresse, par sa durée, à des grands amateurs de l'œuvre. L'adaptation en bande dessinée relève d'un travail de transposition qui, comme tel, est plus propice à un effort d'interprétation : il me semble que Clément Oubrerie a accentué, plus ou différemment que Louis Malle, la violence des rapports entre Zazie et le reste des personnages. Le dessin, la typographie, les couleurs proposent des effets de variations troublants, voire agressifs, qui n'en font pas non plus, à mon avis, une bande dessinée «grand public».

Une piste possible de comparaison avec le film serait certainement à chercher du côté de la dimension onirique du récit. Clément Oubrerie transforme en cauchemar l'expérience de Zazie à Paris, alors que, chez Louis Malle, la première heure du film relève plutôt du rêve de liberté et de toute-puissance. La comparaison entre l'œuvre initiale, son adaptation en film et son adaptation en bande dessinée ouvre des pistes d'interprétation nombreuses et qui promettent toutes d'être intéressantes : que fait-on de Gabriel ? Quel âge doit-on donner à Zazie ? Comment représenter Paris ? Quel visage donner à Pedro-Trouscaillon-Aroun Arachide ? Comment représenter la mort de la veuve Mouaque ? Que signifie vraiment le «j'ai vieilli» final ? Toutes ces questions ouvertes par le roman de Queneau, et qu'une première lecture du roman oblige à se poser, ne sont pas résolues, mais rendues plus complexes encore par les interprétations qu'en proposent ces adaptations.

Votre nouvelle édition comporte-t-elle aussi des sujets type bac pour les terminales littéraires? (Céline M.-N., Grasse)

Folioplus classiques donne le contenu nécessaire à la réussite de l'épreuve du bac, mais ne traite pas strictement un sujet comme le feraient des éditions parascolaires. Pour autant, les questions relatives à l'adaptation cinématographique, aux formes du comique, à la construction du personnage de Zazie, enfant tout aussi charmant qu'insupportable, à la place du film dans l'histoire du cinéma, tous ces sujets sont développés et permettront d'éclairer à la fois sur les rapports entre roman et film tout comme sur la grammaire cinématographique elle-même.

Zazie dans le métro, de Raymond Queneau, Folioplus classiques

 

Recommandé pour les classes de lycée.

Texte intégral, enrichi d'une lecture d'image (Le Cirque Fanny, à la Foire du Trône, d'Izis), écho pictural de l'œuvre, et suivi de sa mise en perspective organisée en sept points :

  • Mouvement littéraire : Le roman français d'après-guerre : déconstruction, quête du sens et réflexivité
  • Genre et registre : Le «roman» parodique d'un univers déchu
  • L'écrivain à sa table de travail : L'univers du langage et des textes, seule voie d'accès au réel
  • Groupement de textes : Des personnages en quête d'un sens
  • Chronologie : Raymond Queneau et son temps
  • Fiche : Des pistes pour rendre compte de sa lecture
  • Analyse filmique : Zazie dans le métro de Louis Malle

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Biographie de Laurent Canérot

Ancien élève de l’École normale supérieure de la rue d’Ulm, Laurent Canérot est agrégé de lettres modernes et titulaire d’un DEA d’audiovisuel. Il enseigne la littérature et le cinéma au lycée d’Essouriau des Ulis.