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La Révolte

La révolte

« Je suis celui qui souffre et qui s’est révolté ! » Arthur Rimbaud

Le mot révolte désigne, dans son acception courante un soulèvement - que l’on soit victime ou témoin - contre une autorité dans le but de la contester ou de la renverser. Elle est une expression spontanée de la liberté.

La révolte suppose donc une révélation, une prise de conscience à l’image de celle, progressive, de l’Agnès de L’École des femmes de Molière, qui découvre d’un acte à l’autre qu’Arnolphe la confine dans un état d’ignorance. Elle se révoltera contre sa tutelle tyrannique, désobéissant d’abord involontairement en recevant Horace puis volontairement en lui écrivant et en essayant de fuir avec lui. Ce qui engendre la révolte c’est cette nouvelle capacité de voir et d’agir tout à la fois : une révolte est d’abord un étonnement qui, plutôt que de laisser sans voix, conduit à un geste jusque-là réprimé par la peur. Mais quel est cet événement qui déclenche ce retournement ? Chez Molière ou dans Eugénie Grandet c’est la souffrance amoureuse qui provoque cette révolte.

Agnès et Eugénie découvrent que leur maître les opprime à partir du moment où elles tombent amoureuses d’Horace et de Charles. Cette souffrance initiatrice des révoltes se conjugue : faim, misère, humiliations, injustice, ignorance, enfermement. La révolte est d’abord fondée sur une émotion qui dessille.

Dossier initialement publié dans le numéro 35 des Mots du Cercle, mars-avril 2008.

« Ah ! beauté et vérité fassent que vous soyez présents nombreux aux salves de la délivrance ! » (René Char, « Chant du refus »)

On pourrait faire de cet instinct de révolte, présent dès l’enfance, l’image d’une autre des caractéristiques de la révolte. Celle-ci, contrairement à la révolution, peut être tout autant collective qu’individuelle, comme si au fond elle touchait à quelque chose de moins politique, de plus intuitif. La révolte est spontanée, irréfléchie, et peut donc se passer du groupe. Les grandes révoltes littéraires sont celle d’individus que l’histoire soumet : femme, enfant, esclave. Agnès est à ce titre une révoltée idéale, regroupant à elle seule tous les caractères de l’opprimé : son statut d’épouse et d’enfant, sa jeunesse donc, son ignorance, sa sensibilité, sa claustration.

« Créon : Je le vois bien, Madame, et c’est ce qui m’afflige ; / Mais je sais bien à quoi sa révolte m’oblige ; / Et tous ces beaux exploits qui le font admirer, / C’est ce qui me le fait justement abhorrer. » (Racine, La Thébaïde, I, 5)

Comme l’oppression interdit par principe toute révolte, celle-ci, parce qu’intuitive, est toujours inattendue. Effaçant brusquement une terreur obsolète, la révolte engage alors immédiatement dans un processus historique nouveau. Elle semble en cela tournée tout d’abord vers la destruction et inaugure ainsi une période de temps suspendu. À l’ordre qu’elle conteste elle substitue momentanément le désordre, le chaos ; à une temporalité réglée, un temps ouvert, un inconnu, ce qui contribue aussi à la rendre inquiétante ou suspecte. Dans l’histoire du révolté ou dans le destin du groupe qui se révolte, il y aura toujours un avant et un après : mais si la révolte, « retournement » étymologiquement, induit un changement radical, il peut être aussi vu comme un recommencement. Fondatrice d’un état neuf, d’une humanité émancipée, de valeurs nouvelles, la révolte primordiale de Prométhée permet au genre humain de retrouver le feu du savoir, de la même manière que dans le mythe d’Adam et Ève le sens moral leur est donné après la révolte contre l’interdit divin. Ces deux récits de ruptures légitiment partiellement la révolte tout en la condamnant, car l’hybris y donne autant qu’il retire. Ces récits fondateurs, autant par leur ancienneté mythique que par leur caractère étiologique, semblent inscrire dans l’histoire humaine la notion de conflit libérateur et constructeur.

« - Ah ! vous voilà !... Vous vous révoltez, à ce qu’il paraît... » (Zola, Germinal, IVe partie, Chapitre 2)

Dans le conflit qu’elle déclenche, la révolte dessine des frontières : elle circonscrit un oppresseur et des valeurs au nom desquelles il opprime. Elle force à des choix, des choix rapides, puisque bien que la révolte puisse « gronder », elle est généralement associée à la spontanéité et à la vitesse. La révolte d’Agnès, qui met un terme violent (elle s’enfuit) à la tyrannie de son tuteur, dure quelques heures, qui sont comme un instant face à la quinzaine d’années passées enfermée. En cela, la révolte est autant colère que clarté : son sens est obvie, le soumis voit comme un coup de foudre moral, le vrai visage de son maître. Soudain, les valeurs jusque-là acceptées sont honnies. Le monstre apparaît sous son vrai jour parce que sa vérité a été brusquement mise en concurrence avec une autre vérité qui donne la force de la renverser.

« Vous vous étiez servi simplement de vos armes / La mort n’éblouit pas les yeux des Partisans » (Aragon, « Strophes pour se souvenir »)

Si la révolte est un retournement soudain des valeurs et des hommes qui les incarnent, elle est toujours accompagnée d’une forme de violence : la révolte n’est ni le compromis, ni la réforme. Un système est mis à bas (violence présente exercée contre le tyran) en même temps qu’une oppression est révélée (violence passée exercée contre les opprimés). Il existe aussi une violence future, celle de l’inconnu de l’après-révolte, où tout est à bâtir. La révolte suppose donc un rapport de force nouveau, où le faible se mesure au fort, ce qui ne conduit pas nécessairement à la victoire des soumis : Eugénie Grandet perdra tout dans le conflit avec son père, révolte écrasée, révolte impossible puisque ses enjeux sont utopiques : Charles Grandet, son cousin, ne l’aimera jamais, Félix Grandet, son père, ne renoncera pas à son avarice. C’est peut-être ce sentiment d’inégalité entre le révolté et son maître, sentiment d’injustice et d’impuissance qui nous touche tant chez l’Agneau de la fable, qui fait que la révolte est toujours accompagnée d’une connotation positive, qu’elle apparaît comme légitime. Autant la révolution, n’est généralement pas vue sous un jour favorable, autant la révolte porte en elle l’idée du rétablissement de la justice.

« Et, dans l’âge où je suis, / Je ne veux plus passer pour sotte, si je puis. » MOLIÈRE, L’École des femmes, V, 4

Le révolté nous touche parce qu’il est prêt, dans cette violence qu’il déclenche instinctivement, à tout perdre. La révolte suppose en effet aussi toujours une part de danger. Elle est irréfléchie et donc ne mesure pas les risques. Et cet instant du basculement vers la prise de conscience d’abord spontanée puis formulée est sans doute ce qui nous fascine dans la révolte en littérature. Molière décompose ainsi les étapes de la révolte : rencontre avec de nouvelles valeurs (Horace), rejet des anciennes (Arnolphe), compréhension de ce qui est révoltant chez son père-mari, fondation d’une nouvelle « école des femmes ». La jeune fille révoltée ose soudain tenir tête à son père, et l’admiration du spectateur va à ce défi impuissant qui lui coupe le souffle.

« Qu’est-ce qu’un homme révolté ? Un homme qui dit non. Mais s’il refuse, il ne renonce pas : c’est aussi un homme qui dit oui, dès son premier mouvement. » CAMUS, L’homme révolté

La révolte séduit les écrivains parce qu’elle est conflit et d’abord parce qu’elle est parole : le révolté, c’est « celui qui dit non », le Neinsager de la pièce de Brecht, et c’est pour cela que la révolte est fondamentalement théâtrale et poétique. Elle est l’essence du théâtre, où l’affrontement entre deux personnages sert de matrice au dialogue, où la révolte, à quelque degré que ce soit, suscite la rupture du silence. Le poète quant à lui peut en faire un des fondements du lyrisme, puisque la révolte se nourrit des sentiments. Mais la révolte permet aussi au romancier d’exprimer le mouvement, le désordre, la violence. Le personnage du révolté exerce une certaine fascination sur le lecteur, incarnant un des possibles humains qui nous paraît bien souvent hors d’atteinte. Sa dimension tragique nous émeut et constitue probablement un des moyens d’exercer chez le spectateur le double sentiment de l’horreur et de la compassion. En effet, si le révolté effraie par sa façon de s’opposer, par sa radicalité d’Antigone, il peut aussi toucher par son échec en suspens.

« Tous les grands réformateurs essaient de bâtir dans l’histoire ce que Shakespeare, Cervantès, Molière, Tolstoï ont su créer : un monde toujours prêt à assouvir la faim de liberté et de dignité qui est au cœur de chaque homme. » CAMUS, L’homme révolté

Mais la révolte intéresse aussi la littérature parce qu’elle permet à l’auteur - des libertins aux surréalistes - d’exprimer une forme de contestation, une dénonciation. Qu’il maintienne la distance du personnage (ceux de Molière sont les représentants de ses idées, Agnès incarne ses convictions morales inspirées de la préciosité, sa vision du monde fondée sur la nature et l’équilibre) ou qu’il s’exprime ouvertement comme le font les poètes de la Résistance, la figuration de la révolte entraîne celle du lecteur. La fonction (ou son devoir pour Sartre) de l’artiste n’est-elle pas, au nom de la lucidité et de l’autorité qui sont les siens, de dénoncer, de s’engager, de se révolter ?

« […] on conçoit que le surréalisme n’ait pas craint de se faire un dogme de la révolte absolue, de l’insoumission totale, du sabotage en règle, […] » BRETON, Second Manifeste du surréalisme

Breton, Manifestes du surréalisme

La littérature a non seulement représenté et favorisé des révoltes, elle sait aussi se révolter contre les œuvres et les formes du passé. Les métamorphoses artistiques, l’émergence des avant-gardes est souvent liée à une révolte esthétique, où les canons du passé sont contestés avant d’être réinventés. Ne peut-on pas voir dans le choix du retour à des formes traditionnelles par les poètes de la Résistance, un identique refus accompagnant leur révolte ? Il apparaît enfin, que certaines œuvres semblent conjuguer ces faisceaux de révoltes : mise en scène d’une révolte, l’École des femmes est pour Molière l’occasion non seulement de susciter un débat sur les droits et les devoirs des filles et des épouses, mais aussi de proposer une forme dramatique nouvelle, synthèse originale entre l’influence de la farce et de la comédie galante. Ce triple scandale, cette triple révolte se lit en creux dans le prolongement polémique de la pièce, La Critique de l’École des femmes.